À quoi bon tous ces mots autour du chêne et du rocher

Jeanne Bekas

44 rue de Sévigné, Paris 3ème

Du 10 au 31 octobre 2026

Commissaire : Marco Valentini


Après cet été qui a tout laissé à vif, dans cette atmosphère de fin du monde, il est particulier de “reprendre”, comme si de rien n’était. Pour ouvrir cette saison, Jeanne Bekas, en duo avec le commissaire Marco Valentini, entravent l’accès à la galerie. L’artiste met au travers de notre chemin ce qui nous cerne depuis des décennies et que nous enfouissons sous le quotidien bien huilé des habitudes et des prescriptions.

On entend d’une oreille, en avalant son café, des chercheurs en IA alerter sur le risque qu’elle puisse tuer les humains d’ici la fin de la décennie. On est témoin de paysages réduits en poudre noire, après des mises en garde incessantes. On regarde toujours plus de personnes privées de leurs droits. Si l’humanité n’a pas disparu, elle est désormais refusée à un nombre croissant d’individus. Ça brûle. Ça va nous ensevelir. Ça redevient poussière. Ça redevient rocher. Dans son installation, Jeanne Bekas nous entraîne où les machines “vivent” en autonomie. La terre est blanche, comme si les bâtiments officiels avaient tous été réduits en poussière.

La course technologique actuelle met en jeu la possibilité d’un devenir-machine du langage. Elle questionne la capacité des mots à maintenir un monde commun, et avec lui des relations. Dans l’exposition, les systèmes techniques qui devaient structurer notre organisation sociale, nous ont survécu. Qu’est-ce qui peut continuer d’être produit, dit, échangé, dans une société qui assiste à son propre effondrement ? Jeanne Bekas puise dans la mythologie grecque transmise par Ovide et revient au motif de la chute : Phaéton, dépassé par la puissance technique qu’il détient, dérègle l’ordre du monde.

Dans l’exposition, le terrain est d’une glaçante uniformité. Les technologies ont effacé les singularités. Il n’y a plus de territoires culturels. Pourtant une pulsation demeure, écho d’un chœur, battement. Le dernier langage n’a ni territoire ni mot. L’humanité n’a plus forme humaine. Mais le morse est précisément le langage qui se fait à plusieurs et malgré la distance. Il maintient l’humanité comme une ultime demande de lien.

Photographies : Alexandre Costes

Que reste-t-il d'un monde lorsque celles et ceux qui l'ont façonné ont disparu ? Dans l'espace de la galerie, des objets familiers récupérés dans la rue ont perdu leur usage. Fragments d'automobiles, éléments de construction et déchets ordinaires se sont transformés en empreintes et reliefs, comme si l'artiste prélevait dans notre environnement les traces d'une civilisation en train de disparaître. Réalisés en plâtre, ils composent un paysage dont la matérialité semble avoir survécu à l'humanité qui l'a produite. Le temps y paraît suspendu, mais quelque chose continue de se mouvoir.

Adaptée spécifiquement à l’espace de la galerie Fahmy-Malinovsky, l'installation de Jeanne Bekas prend la forme d'un environnement presque inaccessible. Derrière une vitrine, les spectateur·ices observent une scène qui se déploie à distance, comme un fragment d’un futur déjà advenu. Le sol, les murs et les objets qui l'habitent sont pris dans une même matière minérale, qui efface progressivement les distinctions entre architecture, mobilier et paysage.

Au milieu de cet univers, des machines-outils se déplacent sans intervention humaine. Perceuses et automates poursuivent leurs trajectoires, produisant une activité qui n'a plus de finalité identifiable. Ce qui devait construire devient ce qui détruit. L’installation fait ainsi écho au décalage prométhéen décrit par Günther Anders, qui désigne l’écart grandissant entre notre capacité à produire des technologies et à en concevoir les conséquences. L’image futuriste que propose l’installation n’a plus tout à fait les traits d’un avenir possible. Elle donne à voir un présent déjà à l’œuvre, celui d’une société ultra productiviste dont les outils continuent de fonctionner alors même que leur finalité, et peut-être les conditions qui les rendent possibles, s’effritent.

Au centre de l'installation, un rocher de plâtre concentre cette tension entre origine et fabrication. Il renvoie à la pierre-mère, la petra genitrix, et aux récits fondateurs de la société occidentale, selon lesquels nous serions né·es de la pierre ou du chêne. Mais cette pierre est elle-même un simulacre. Pour la produire, une roche a été réduite en poudre, transformée en plâtre, puis coulée dans l'empreinte d'une autre pierre. La matière naturelle est ainsi détruite pour donner naissance à une forme artificielle qui prétend lui ressembler. Ce geste, inscrit dans l'objet même les contradictions d'une civilisation qui transforme le vivant et le minéral en ressources, les détruit, et ensuite tente d'en reconstituer les apparences.

La Théogonie d'Hésiode, dont le passage « À quoi bon tous ces mots autour du chêne et du rocher » donne son titre à l'installation, est transmise par trois luminaires qui le récitent en morse, selon la structure d'un chœur antique. La lumière devient langage, et le langage devient signal. Dans cet échange entre soliste et chœur, les machines semblent reprendre à leur compte une forme de rituel dont le sens leur échappe. La récitation se répète, tandis que le monde qu'elle évoque se désagrège.

Puis, lorsque l’activité mécanique s’interrompt, une autre pulsation apparaît. Les battements de cœur de la compagne de l’artiste, enregistrés puis réinjectés dans le dispositif, introduisent dans cet environnement de plâtre et de métal un rythme qui échappe à la logique des machines. Ce battement est aussi la trace d’une relation, d’un lien qui persiste là où les systèmes de production et de transformation se sont arrêtés, peut-être un espoir. Il fait entrer dans l’installation une autre forme de continuité, fondée sur l’attachement et la relation à l’autre.

En transformant la galerie en un espace à la fois scène, ruine et dispositif d'observation, Jeanne Bekas met en tension les récits de l'origine, les technologies qui façonnent nos existences et les matières dont nos mondes sont constitués. À quoi bon tous ces mots autour du chêne et du rocher fait émerger les gestes, les mythes et les contradictions qui traversent notre monde et participent à en dessiner les possibles. L'installation se tient dans cet intervalle où la destruction n'a pas encore tout emporté, et où quelque chose, malgré tout, continue de battre.

Marco Valentini